Itinéraire conseillé

Invité pour une première résidence commune entre les éditions du Tingre et l’atelier Ni, The Wa, artiste travaillant à Berlin, propose un acte artistique particulier. Il ne s’occupe en rien des paramètres classiques d’une résidence d’artiste, car une fois de plus, The Wa préfère court-circuiter les espaces : espace public, espace de création, espace politique, espace de réflexion. Son mot d’ordre, interroger les évidences pour les mettre en doute.

Ici, nous sommes à Marseille, et la politique touristique met en évidence les mérites de la cité à travers un tracé rouge, marqué au sol, afin de servir de guide, d’itinéraire… l’itinéraire est donc conseillé.  The Wa détourne alors ce tracé officiel par un mécanisme bricolé, assemblé, soudé dans la discrétion des ateliers. Il conçoit donc cette petite machinerie, qui permet, à bicyclette, de projeter au sol une ligne en peinture rouge : ferraille, rouleau en moquette, boulons, agrafes, bidon, roulettes, et l’acte se dessine. Proche de la petite charrette, cet objet à l’esthétique burlesque, devient l’arme de la déviance.

The Wa prend alors son vélo, et depuis l’itinéraire conseillé, détourne ce tracé officiel, vers des zones politiquement non fréquentable. Le touriste curieux en quête d’itinérance (in)volontaire  pourra alors partir du Vieux Port et se retrouver à Bougainville, Quartier des Crottes, Felix Piat, St Mauron,… « Le public a besoin d’être violé dans des positions rares » s’esclaffait Dada, The Wa entretient l’écho de ce rire désenchanté, ce rire qui a pour rôle d’incarner  un contre pouvoir. Notre touriste ou curieux se retrouvera alors confronté à d’autres réalités : une réalité de temps, et d’espaces bien particulier, une réalité qui est celle d’un constat, un constat post moderne des nouveaux mondes,  ces mondes qui   ne sentent ni la Provence de Pagnol ni la lavande mais bien plutôt la  misère  urbaine  et la violence de la modernité, que l’on cherche à camoufler dans nos  périphéries. Ce déplacement du cœur aux extrémités n’a plus de lien, elle n’existe plus que dans sa propre expulsion stratégique, son retrait des forces, son abandon géographique, souhait d’une disparition politique mais l’effet produit inverse les volontés. La force du ghetto est le développement créatif de ses propres stratagèmes pour continuer son devoir d’exister,  son pouvoir d’Etre… à quelques pas d’un office de tourisme et voilà une carte postale qui mérite son timbre.

C’est donc un timbre politique que the Wa colle sur Marseille, il dévie sa propre carte postale, l’écrit par un bricolage plastique simple et efficace, et l’envoie à tous ceux qui ont encore la force et la volonté d’ouvrir un œil sur les évidences, les doutes, les incompréhensions, les conflits, les stratégies, les absurdités, les violences et les devinettes de nos quotidiens. Il nous impose pas un constat socialo-catastrophiste, il n’est ni sociologue, ni politique, il est l’artiste rusé et discret qui développe son arsenal d’humour noir, de philosophie cynique, et qui vient pointer du rouleau le joli merdier que nous ne voyons plus ou que nous voyons trop.

Manu Berque

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The Wa : Itinéraire conseillé

Photo : Antoine Rivière

The Wa : Itinéraire conseillé
The Wa : Itnéraire Conseillé