Bang Me Darling
Damien Berthier : Bang me darling

Photo : Laure Mélone

 Après avoir mis en lumière l’approche aujourd’hui désuète de la haute cuisine française en revenant sur ce qui constituait le devenir-image de l’aliment dans les pratiques gastronomiques traditionnelles, Damien Berthier se penche sur d’autres formes de devenirs singuliers, cette fois en produisant un objet « trans », tendu entre deux identités inconciliables. Hybridation entre l’accessoire de mode et l’équipement « à fond la forme », saisi entre violence et délicatesse, et au cœur duquel le coup se mêle à la caresse, il nous présente un objet paradoxal : un punching-ball en peau de sac à main.

Loin des revendications anti-mondialistes, décroissantes, anti-marques en tout genre, l’artiste insinue une gêne dans notre rapport à l’objet, par le choix de la matière noble qui le constitue. Essentiellement conçu pour être battu, il n’en reste pas moins « griffé », fardé de la délicate estampille LV.  La peau qu’il nous tend pour la frappe a du prix, elle craint les mauvais traitements, qui lui laisseront des marques d’autant plus profondes que l’objet est raffiné.

Le cuir tendre, aussi fragile que somptueux, prend les traits d’une victime masochiste qui nous invite silencieusement au passage à tabac. Arborant les célèbres armoiries de la bagagerie de luxe, son sac de frappe semble nous susurrer une rengaine neuve, revers du si sexy dicton décrivant une main de fer dans un gant de velours.

En regard de la poigne polie, le réceptacle de luxe.

 

Relation sado-masochiste régie par une violence d’orfèvrerie, nous pensons au lien qui se tisse entre Isabella Rossellini et son jeune amant Kyle MacLachlan dans le « Blue Velvet » de David Lynch : loin des représentations habituellement rattachées à ce type de rapport, c’est dans la chaleur feutrée du « velours bleu » que le jeune homme voit poindre une pulsion aussi violente qu’insoupçonnée, foyer des attachements qu’il développe à l’endroit de son initiatrice. Pris du vertige de l’Amérique puritaine face à ses déviances les plus enfouies, il comprend que la véritable cruauté a besoin, pour exister, de persécuter précisément ce qui est le plus vulnérable. De s’en prendre au plus exposé, au plus sensible, au sens de celui qui saura imprimer le plus profondément dans sa chair les stigmates infligés par son bourreau. Le jeune amant découvre, dans une jouissance où l’horreur se mêle à la délectation, que c’est sur les surfaces à la sensibilité la plus fine que le processus d’appropriation est le plus efficace. Le même trouble s’insinue dans notre approche du punching-ball de Damien Berthier puisque la fragilité de son enveloppe, énoncée par les différents marqueurs du produit de luxe, ne fait que galvaniser, en dedans, la fureur de nos coups. L’artiste nous parle d’un genre particulier de sophistication, dont les hybridations contemporaines engendrent des affects contradictoires, et où la pulsion violente, bien que civilisée et contenue, transpire encore d’effluves aussi exquises et qu’intolérables.

Clémence Agnez

Damien Berthier : Bang me darling (détail)

Photo : Laure Mélone (détail)

 

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